Skip to main content
Favori

Notice biographique sur Louis-Claude de Saint-Martin

Préface

Les ouvrages du Philosophe inconnu ont pu être ignorés ou dédaignés par la classe des littérateurs vulgaires, ou même par le peuple des philosophes (car il y a aussi parmi ces derniers un peuple) chez lequel l'intelligence, purement rationnelle, n'aperçoit rien au-delà des sens. Mais les méditatifs, qui s'élèvent par l'esprit à des vérités d'un ordre supérieur, dont ils reçoivent en eux la connaissance, ont su goûter et apprécier les livres de notre Théosophe, soit en France, soit en Allemagne, en Angleterre, et même hors de l'Europe.

Ceux qui ont connu personnellement l'Auteur, non moins simple et modeste que savant et profond, l'ont aussi révéré et aimé. Je me félicite d'avoir été du nombre. C'est à ce titre que je m'étais chargé de lui consacrer une Notice historique impartiale dans la Biographie universelle. Mais j'ai eu la douleur de voir cette Notice tronquée et défigurée ; la doctrine de l'Auteur travestie ; ses motifs dénaturés, ses sen­timents calomniés ; enfin, l'on a osé joindre le pla­giat à l'outrage.

Je ne puis que m'empresser de rétablir et de pu­blier ici la Notice dans son intégrité, pour l'honneur du personnage respectable qui en est l'objet, et pour celui de ses honnêtes amis que tend à compromettre l'injure faite à sa mémoire et à sa religion.

J.-B.-M. GENCE.

Notice biographique sur Louis-Claude de Saint-Martin

Saint-Martin (Louis-Claude de), savant et profond spiritualiste, dit le Philosophe inconnu, naquit à Amboise, d'une famille noble, le 18 janvier 1743. Il dut à une belle-mère attentive les premiers éléments de cette éducation douce et pieuse, qui le fit, disait-il, aimer, pendant toute sa vie, de Dieu et des hommes. Au collège de Pont-Levoy, où il avait été mis de bonne heure, le livre qu'il goûta le plus fut celui d'Abadie intitulé : l'Art de se connaître soi-même ; c'est à la lecture de cet ouvrage qu'il attribuait son détachement des choses de ce monde. Mais destiné par ses parents à la magistrature, il s'attacha, dans son cours de droit, plutôt aux bases naturelles de la justice qu'aux règles de la jurisprudence, dont l'étude lui répugnait. Aux fonctions de magistrat, auxquelles il crut devoir donner tout son temps, il préféra la profession des armes, qui, durant la paix, lui laissait les loisirs pour s'occuper de méditation et de la connaissance de l'homme. Il entra comme officier, à vingt-deux ans, au régiment de Foix, en garnison à Bordeaux.

Malgré son goût pour la philosophie interne, une carrière non moins active que celle des exercices militaires s'ouvrit à lui. Initié par des formules, des rites, des pratiques, à des opérations qu'on appelait théurgiques, et que dirigeait Martinez de Pasqualis, chef de la secte dite des Martinézistes, il lui demandait souvent : « Maître, eh quoi ! faut-il donc tout cela pour connaître Dieu ? » Cette voie, qui était celle des manifestations sensibles, n'avait point séduit notre philosophe. Ce fut toutefois par là qu'il entra dans la voie du spiritualisme. La doctrine de cette école, dont les membres prenaient le titre hébreu de Cohen (Prêtres), et que Martinez présentait comme un enseignement public sûr et dont il avait reçu la tradition, se trouve exposée, d'une manière mystérieuse, dans les premiers ouvrages de Saint-Martin, et surtout dans son Tableau naturel des rapports entre Dieu, l'homme, etc.

Après la mort de Martinez, l'école fut transférée à Lyon. C'est là que, muni des armes d'une doctrine opposée à celle des Encyclopédistes, qui ne menaçait que trop de se propager, Saint-Martin, destiné en quelque sorte à combattre l'athéisme philosophique, comme il devait un jour attaquer de front le matérialisme révolutionnaire, publia son livre Des Erreurs et de la Vérité. En détruisant les doctrines erronées d'une prétendue philosophie de la nature et de l'histoire, il rappelle l'homme à la Vérité fondée sur le principe même de la science et sur la nature de l'être intellectuel ; mais il n'emploie les traditions de l'Écriture qu'à l'appui des preuves, ou énigmatiquement, pour ne pas trop heurter les lecteurs imbus des théories sorties de l'atelier du baron d'Holbach.

Cette même école de Pasqualis, dont les opérations cessèrent en 1778, vint se fondre à Paris, dans la Société des G. P., ou dans celle des Philalèthes, professant en apparence la doctrine de Martinez et celle de Swedenborg, mais cherchant moins la vérité que le grand-œuvre. Saint-Martin fut invité, en 1784, à cette dernière réunion ; mais il refusa de participer aux opérations de ses membres, qu'il jugeait ne parler et n'agir qu'en purs francs-maçons, et non en véritables initiés (c'est-à-dire unis à leur Principe).

Saint-Martin suivait volontiers les réunions où l'on s'occupait de bonne foi d'exercices qui annonçaient des vertus actives. Les manifestations d'un ordre intellectuel, obtenues par la voie sensible, lui décelaient, dans les séances de Martinez, une science des Esprits ; les visions de Swedenborg, d'un ordre sentimental, une science des Ames. Quant aux phénomènes du magnétisme somnambulique, qu'il suivit à Lyon, il les regardait comme étant d'une ordre sensible inférieur ; mais il y croyait. Dans une conférence qu'il eut avec Bailly, l'un des commissaires-rapporteurs, pour lui persuader l'existence d'un pouvoir magnétique sans soupçon d'intelligence de la part des malades, il raconte qu'il cita des opérations faites sur des chevaux que l'on traitait alors par ce procédé. Bailly lui répondit : « Que savez-vous si les chevaux ne pensent pas ? »

Amateur de tout ce qui pouvait lui faire reconnaître une vérité, surtout dans les sciences soumises à des principes exacts, l'étude des mathématiques dont Saint-Martin s'occupait pour y découvrir l'esprit qui pouvait recéler la connaissance des nombres, occasionna sa liaison avec Lalande ; mais ils étaient trop antipathiques : elle dura peu. Quoiqu'il ne crût pas à son athéisme, il le voyait néanmoins placé de manière à s'enfoncer de plus en plus dans ce système. Notre philosophe s'estimait avoir plus de rapports avec J.-J. Rousseau, qu'il avait étudié. Il pensait, comme lui, que les hommes étaient naturellement bons ; mais il entendait, par la nature, celle qu'ils avaient originellement perdue, et qu'ils pouvaient recouvrer par leur intention ; car il les jugeait, dans le monde, plutôt entraînés par l'habitude vicieuse que par la méchanceté. A cet égard, il ressemblait peu à Rousseau, qu'il regardait comme misanthrope par excès de sensibilité et voyant les hommes non tels qu'ils étaient, mais tels qu'il voulait qu'ils fussent.

Quant à lui, au contraire, il aima toujours les hommes, comme meilleurs au fond qu'ils ne paraissaient être ; et les charmes de la bonne société lui faisaient imaginer ce que pouvait valoir une réunion plus parfaite dans ses rapports intimes avec son Principe. Aussi ses occupations comme ses plaisirs furent toujours conformes à cette disposition. La musique instrumentale, des promenades champêtres, des conversations amicales étaient les délassements de son esprit, et des actes de bienfaisance, ceux de son âme. Il n'avait rien à lui, tant qu'il lui restait quelque chose à donner ; et il recevait toujours en satisfaction plus qu'il ne donnait.

Dans ses entretiens, il trouvait aussi toujours à gagner. C'est même à ses liaisons avec des personnages des plus distingués par leur rang (tel que le marquis de Lusignan, le maréchal de Richelieu, le duc d'Orléans, la duchesse de Bourbon, le chevalier de Boufflers, etc.), qui trouvaient, avec raison, son spiritualisme trop élevé pour l'esprit du siècle, qu'il dit avoir dû la confirmation et le développement de ses idées sur les grands objets dont il cherchait le principe, en s'entretenant avec lui-même et avec les personnes les moins prévenues. Il voyagea, dans cette vue, comme Pythagore, pour étudier l'homme et la nature et pour confronter le témoignage des autres avec le sien. C'était à lui que pouvait plus réellement s'appliquer la devise de Jean-Jacques : Vitam impendere vero. Tout entier à la recherche de la vérité, le but constant de ses études et de ses ouvrages, Saint-Martin quitta enfin le service militaire pour se livrer tout à fait à son objet, et au ministère, en quelque sorte spirituel, auquel il se sentait appelé.

Ce fut à Strasbourg que, par l'organe d'une amie, Mme Bœchlin, il eut la connaissance des ouvrages du philosophe teutonique Jacob Bœhm, regardé en France comme un visionnaire ; et il étudia, dans un âge avancé, la langue allemande, afin d'entendre et de traduire pour son usage, en français, les ouvrages de cet illuminé célèbre, qui lui découvrirent ce que dans les documents de son premier maître, il n'avait fait qu'entrevoir.

Il le regarda toujours depuis comme la plus grande lumière humaine qui eût paru. Saint-Martin visita l'Angleterre, où il se lia, en 1787, avec l'ambassadeur Barthélemy, et connut William Law, éditeur d'une version anglaise et d'un Précis du livre de Jacob Bœhm. En 1788, il fit un voyage à Rome avec le prince Alexis Gallitzin, qui dit à M. Fortia d'Urban ce mot remarquable : « Je ne suis véritablement un homme que depuis que j'ai connu M. de Saint-Martin. »

De retour de ses excursions en Italie, en Allemagne et en Angleterre, il ne put se défendre d'accepter la croix de Saint-Louis, dont il ne se croyait pas digne, quoiqu'il la dût plus à la noblesse de ses sentiments qu'à ses services.

La Révolution, dans ses diverses phases, trouva Saint-Martin toujours le même, toujours allant droit à son but : justum et tenacem propositi virum. Elevé par ses principes au-dessus des considérations de la naissance ou de l'opinion, il n'émigra point ; et, tout en ayant horreur des désordres et des excès, soit de l'anarchie, soit du despotisme, il vit les desseins terribles de la Providence dans la Révolution française, et crut voir un grand instrument temporel dans l'homme qui vint plus tard la comprimer. C'est à l'époque de 1793, où l'esprit de famille semblait être, comme la société, en dissolution, que Saint-Martin alla donner ses soins constants et rendre les derniers devoirs à un père infirme et paralytique. En même temps, malgré l'état de gêne que sa modique fortune, dans cette circonstance, lui faisait éprouver, il contribuait, en qualité de citoyen, aux besoins publics de sa commune.

De retour dans la capitale, mais compris bien tôt dans le décret d'expulsion du 27 germinal an II, contre les nobles, il se résigna, et quitta Paris.

Pendant que la plupart des hommes s'occupaient des intérêts politiques qui agitaient les nations, il correspondait sur des